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  • Nathalie Popiolek

La révolution contributive

C’est le titre du livre édité début 2022 chez ISTE, écrit en anglais puis en français, sous la plume de Pierre Giorgini, ancien Président-Recteur de l’université Catholique de Lille et aujourd’hui chercheur associé au laboratoire ETHICS (Ethics on experiments, Transhumanism, Human Interactions, Care & Society) de la dite université. Le livre est préfacé par Jeremy Rifkin, essayiste américain, spécialiste de prospective, rendu célèbre par la publication en 2011 (en anglais) de La troisième révolution industrielle.

La révolution contributive nous interroge sur les liens forts qui existent entre la science et la culture. Ayant consacré dans notre dernier ouvrage (Héraud, Popiolek 2021), un chapitre sur la science et l’innovation au prisme de l’évolution de la société avec un regard d’économistes, nous sommes particulièrement intéressés par le point de vue de Pierre Giorgini. Scientifique de formation et riche de son expérience de cadre dirigeant dans les high-techs (télécommunications, électronique, numérique) et de ses rencontres, il a nourri sa réflexion sur cette question durant de nombreuses années. La révolution contributive est la suite d’une série d’ouvrages traitant des liens entre la science, la technologie et l’évolution des civilisations - le dernier en date, co-écrit avec le physicien et théologien, Thierry Magnin, Vers une civilisation de l'algorithme ? vient de paraître chez Bayard.


Alors, comment Pierre Giorgini a-t-il traité la question ?


Sur la forme, l’ouvrage regorge d’exemples et d’études de cas, empruntés à tous les domaines de la science, de l’art, de la vie… et à toutes les périodes de l’Histoire, voire de l’Évolution. Les analyses sont faites par touches successives: l’auteur lance un sujet et y revient plus tard, au fil des chapitres pour le compléter, l’affiner, l’approfondir. À la fin de chaque chapitre, un auteur invité apporte un regard philosophique sur les idées-clés développées.

Sur le fond, le livre est optimiste. La thèse de la révolution contributive est celle d’une transformation du système science-société qui nous mettrait sur la piste d’un dénouement heureux des grands défis du XXIe siècle. Seulement, la porte est étroite et, selon l’auteur, il faudrait réussir à concevoir la connaissance - et la société, les deux s’influençant mutuellement - sur le modèle du vivant dont la finalité contingente est la conservation. Comme l’écosystème du vivant, le système constitué par les sciences, les techniques et la nature doit être doté d’une "intelligence collective dynamique" fondée sur les liens, c’est-à-dire les interactions entre tous les éléments – qu’ils soient "visibles" et appréhendables, ou pas.


Le mur épistémologique entre les sciences de l’inerte et celles du vivant


Cela demande une évolution profonde des mentalités dans la mesure où notre système de représentation des connaissances scientifiques et techniques s’est constitué au cœur du couple mathématico-physique qui diffère, sur bien des aspects, des modèles de représentation du vivant portés par la biologie.


Pour faire simple, même s’il y a eu des avancées fulgurantes au XXe siècle dans le champ de la physique avec notamment l’accès au mystère de l’infiniment petit du fait de la révolution quantique, notre représentation du monde de l’inerte puise ses racines dans la physique classique Newtonienne avec en corolaires un fort déterminisme - quelles causes induisent quels effets ? (y compris en probabilité) - et une grande place donnée à l’expérimentation dans la démarche scientifique. Avec la sophistication des outils de mesure dans le champ de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit, l’expérimentation s’est petit à petit détachée du réel sensible - la pomme de Newton - pour constituer un corpus de connaissance basé sur le principe de preuve par la mesure et l’observation indirecte. Cependant, même avec les modèles conceptuels mathématiques permettant de s’évader au-delà de ce qui est intuitivement validé, la démarche reste fondée sur les principes de causalité et de prédictibilité, ce qui, pour l’auteur, induit chez l’Homme un sentiment de toute puissance. Il réduit le système à sa représentation ainsi qu’aux lois qu’il aura élaborées et pense être en capacité d’intervenir pour effectuer les réparations nécessaires à l’altération du système. La démarche épistémologique dans cette mathématico-physique porte l’intelligence de l’Homme à l’extérieur du système: Pierre Giorgini parle de vision excodistributive.


Loto : chaos déterministe ou sensibilité aux conditions initiales d’un système

Dans le cas du loto, bien que le résultat du tirage soit parfaitement aléatoire, chacun des processus de vitesse centrifuge et de chocs - entre les boules entre elles et avec les parois, etc. est parfaitement déterministe. En théorie, si les conditions initiales au moment du lancement du tirage étaient exactement les mêmes, le résultat serait à chaque fois identique. En dehors du principe de conservation de l’énergie, le système ne possède aucune exigence de conservation intrinsèque. Il n’y a ni intention contingente - autre que de fournir le numéro du loto, ni « intelligence » intrinsèque répartie dans les boules. C’est un modèle exodistributif.


Le vivant est endocontributif, sa contribution étant entièrement tournée vers la conservation


Dans le cas des organismes vivants, la donne est différente. Pour vaincre les forces d’altération, les organismes vivants mettent en œuvre des comportements réponses en fonction de l’évolution de leurs interactions avec leur environnement et ceci se produit à toutes les échelles, infra cellulaire, cellulaire, organes, réseaux… Il s'agit en quelque sorte d’une intelligence embarquée et répartie entre tous les composants du système qui devient endocontributif. Plus de déterminisme, plus de prédictibilité, du fait de l’aléa des conditions de vie environnementales auxquelles les espèces vivantes sont condamnées à être compatibles.


Système piloté de voitures connectées avec chauffeurs : hybridation des deux modèles

Le système piloté de voitures connectées, qui repose sur des algorithmes d’optimisation, possède une "intelligence centrale" apte à réguler le trafic et éviter un bouchon, en optimisant la vitesse de chaque véhicule ou en suggérant un changement d’itinéraire. Il s’agit d’une conception exodistributive. Maintenant, si l’on considère que le chauffeur de chacune des voitures (intelligence répartie) garde la main pour aviser et choisir ce qu’il lui semble être le pertinent compte tenu de son environnement (autres véhicules, obstacles…), le système se conforme à la vision endocontributive. L’interaction entre les voitures dotées de capacités autonomes d’ajustement crée une "intelligence collective dynamique" plus intéressante que l’intelligence centrale optimisatrice.


Un biomimétisme « salut-terre » ?


Alors, comment pourrions-nous prendre exemple sur la "merveilleuse complexité" du vivant pour penser la science et la technologie, autrement que pour produire des artefacts dédiés à nos propres fins – et qui au fond finissent par nous priver de liberté? Pourrions-nous quitter le monde des conceptions exodistributives du rapport de l’homme à son environnement pour penser des écosystèmes intelligents reposant sur une nouvelle interaction entre la noosphère et la biosphère? Pierre Giorgini pense que la transformation est en marche, tant dans la conception des sciences exactes qui intègrent de plus en plus de complexité et d’imprédictibilité (comme cela est le cas pour la physique quantique) que dans notre société qui, prenant conscience de sa vulnérabilité face aux dérèglements qu’elle a fait naître, tendrait à promouvoir une relation plus symbiotique avec la nature.


Cela pose la question de l’intégration des technologies dans cette nouvelle conception des écosystèmes dans lesquels l’humain, devenu humble, aurait perdu son statut de planificateur. Dans le champ de l’intelligence artificielle, la barrière hermétique entre la machine forcément exodistributive et le vivant forcément endocontributif sera-telle brisée? Une machine endocontributive peut-elle être considérée comme vivante? Ceci nous amène à nous interroger sur la possibilité de conscience d’une machine? Une machine pourrait-elle agir pour le bien commun et favoriser les forces de conservation de notre écosystème homme-nature? Après-tout, l’histoire de l’évolution, de l’inerte au vivant jusqu’à l’humain, n’est-elle pas "une magnifique histoire d’émancipation des forces de conservation sans cesse opposées aux forces d’altération?".


Références


Giorgini, P. (2014). La transition fulgurante. Bayard.

Giorgini, P. (2016). Au crépuscule des lieux. Bayard.

Giorgini, P. (2016). La fulgurante recréation. Bayard.

Giorgini, P. (2018). La déesse noire. Edition de l’Onde.

Giorgini, P. (2018). La tentation d'Eugénie. Bayard.

Giorgini, P. (2020). La crise de la joie. Bayard.

Giorgini, P. (2022). La révolution contributive. Volume 12. Série innovation et technologies. ISTE éditions.

Héraud, J.-A., Popiolek, N. (2021). L’organisation et la valorisation de la recherche. Problématique européenne et étude comparée de la France et de l’Allemagne. Peter Lang, Bruxelles.

Magnin, T., Giorgini, P. (2021). Vers une civilisation de l'algorithme?. Bayard.


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