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Les compagnies pétrolières face à la coercition climatique

Dernière mise à jour : 14 févr.

C’est le titre de l’article que signe dans le dernier numéro de la Revue de l’Energie, n°658/Septembre-Octobre 2021, l’économiste Dominique Finon, Directeur de Recherche émérite au CNRS, médaillé de bronze CNRS.


Nous avons choisi d’en faire un résumé tant cet article est stimulant par l’éclairage inhabituel qu’il porte sur les Big Oils à une époque où le secteur de l’énergie en général, et le secteur pétrolier en particulier font l’objet d’accusations permanentes (Bouvier 2012). Cette « mise en procès » de l’énergie concerne en premier lieu, le fait qu’elle est le principal facteur des déstabilisations internationales passées, actuelles et futures (Appert 2019) – cf. crise actuelle entre l'Ukraine et la Russie autour du projet de gazoduc Nord Stream 2. D’autre part, le changement climatique, phénomène global s’il en est, est très généralement imputé à ce secteur et c’est de cela dont il s’agit dans l’article de D. Finon (2021).



À l’ère de l’environnementalisation des questions énergétiques, l’auteur montre que les compagnies pétrolières internationales sont soumises à des pressions importantes d’activistes du climat (via les tribunaux) et de certains actionnaires qui craignent le risque d’actifs échoués, c’est-à-dire la perte de valeur actionnariale résultant de l’incompatibilité des actifs avec une économie bas carbone. Bien sûr ces revendications sont justifiées car il faut décarboner le secteur énergétique mondial pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 (Net Zero by 2050, AIE 2021) et respecter la limite du réchauffement à 1,5°C (Accord de Paris 2015). Mais la position de l’auteur est de dire que cibler les émissions de carbone des Big Oils, n’est pas forcément efficace eu égard aux objectifs recherchés.


Le problème est que, si l’offre des majors se réduit, d’autres acteurs – entreprises publiques, semi-publiques, compagnies du Golfe, du Qatar, grandes entreprises de services, etc. – continueront d’explorer et d’extraire des énergies fossiles d’autant que la demande va continuer de croître au niveau mondial en raison du développement des économies des pays du Sud – un scénario réaliste de l’AIE table sur un passage de la demande de 90 Mb/j en 2020 à 104 Mb/j vers 2035 (World Energy Outlook 2020). Or comme Shell, BP, TotalEnergies, ENI, ExxonMobil et Chevron ne détiennent que 12% des réserves de pétrole et de gaz, et n’assurent que 15% de la production mondiale, l’impact en termes de réduction globale de carbone risque d’être très faible.


Concernant le risque d’actifs échoués sur les réserves auquel seraient exposés les pétroléo-gaziers depuis que l’idée s’est imposée qu’une grande partie des ressources fossiles doivent rester en terre, D. Finon pense qu’il y a confusion quant aux tempos de réduction de la demande mondiale d’hydrocarbures et qu’il n’y aura pas d’actif échoué avant longtemps. Alors que les financiers sont habitués à raisonner à court terme, il est surprenant de constater que certains d’entre eux se préoccupent des risques à long terme sans percevoir l’attrait que constituent encore les taux de rendement « à grignoter » dans l’exploration-production. Si les grandes banques et les grands fonds se retirent des actifs fossiles, des investisseurs moins connus et moins regardants ne vont-ils pas les remplacer?


On comprend combien la transition énergétique, pourtant nécessaire à l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, est complexe. Face aux incertitudes quant à la date du pic de la demande pétrolière mondiale – 2025, 2030, 2040 selon les sources, à la moindre rentabilité des investissements dans les énergies décarbonées – EnR, Hydrogène vert, Carbone capture, utilisation et stockage (CCUS), et aux risques réglementaires, d’apprentissage ou d’acceptabilité qui leur sont associés, les Big Oils sont confrontés à des choix stratégiques difficiles, les obligeant à sortir de leur cœur de métier. Elles le font en fonction de leurs compétences spécifiques héritées du passé (offshore, énergies non conventionnelles, stockage du CO2) tout en augmentant la part du gaz dans leurs portefeuilles, au moins à moyen terme. Ce n’est qu’à long terme (après 2040) que le gaz naturel aura du mal à maintenir sa part de marché dans la production d’électricité – mais devrait tout de même conserver un rôle majeur dans les usages-chaleur et la chimie…


Les compagnies pétrolières privées doivent faire des arbitrages que les acteurs engagés dans la lutte contre le changement climatique – ONG, GIEC, AIE, les Villes, les actionnaires activistes, etc. – appellent à faire rapidement. Cela est d’autant plus justifié que l’accumulation de carbone supplémentaire dans l’atmosphère aujourd’hui pèse lourd dans la probabilité d’emballement climatique. Cependant, Dominique Finon montre que la synchronisation des horloges entre le souhaitable et le possible est particulièrement difficile dans un marché énergétique mondialisé avec une demande en hausse. L’amorçage de la pompe résultant d’une diversification à marche forcée des portefeuilles d’activités des Big Oils, n’est-il pas propice aux effets d’apprentissages et aux retours d’expérience utiles à la transition ?


Cela appellerait à mieux poser la question de l’efficacité des mesures à engager de manière à préserver des marges de manœuvre et des moyens pour taper fort au moment opportun. À moins d’espérer, la mise en place de politiques climatiques mondiales réellement stimulantes pour le déploiement des technologies décarbonées…


Références

AIE, (2021). Net Zero by 2050. A Raodmap for the Global Energy Sector. OECD-IEA Library. Paris.

Appert, O. (2019). Géopolitique de l’énergie à l’horizon 2050. Responsabilité et environnement – Annales des Mines, n°95/Juillet

Bouvier, Y. (2012). Les défis énergétiques du XXIe siècle: Transition, concurrence et efficacité au prisme des sciences humaines. Peter Lang: Bruxelles

Finon, D. (2021). Les compagnies pétrolières face à la coercition climatique. La Revue de l’énergie, n°658/Septembre-Octobre

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