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Croissance ou sobriété : le véritable enjeu est de préserver notre capacité d’agir

  • Photo du rédacteur: Nathalie Popiolek
    Nathalie Popiolek
  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture

Par Nathalie Popiolek, économiste, prospectiviste et fondatrice d’Adæquate Consulting


Face à l’urgence climatique, le débat oppose souvent deux visions: poursuivre la croissance en misant sur l’innovation et la décarbonation, ou réduire la production et la consommation afin de diminuer rapidement les pressions exercées sur la planète. Ce débat résonne tout particulièrement auprès des jeunes générations, dont la vision de l’avenir est fortement marquée par la perspective d’un environnement climatique et écosystémique dégradé.



(source image Popiolek, 2026)


Mais cette opposition masque une question plus fondamentale: quelle stratégie nous donnera encore les moyens d’agir dans dix, vingt ou trente ans face aux dérèglements climatiques et environnementaux?


C’est cette question que j’explore dans un article récemment publié dans La Revue de l’Énergie (n° 684, mai-juin 2026, p. 28-51). À l’échelle mondiale, et dans l’hypothèse simplificatrice d’une coordination des États, il s’agit moins de trancher entre croissance et sobriété que d’examiner comment nos décisions présentes modifient à la fois les risques auxquels nous serons confrontés demain et les moyens dont nous disposerons pour y répondre.


Réduire les risques futurs ou préserver notre capacité d’agir?


La croissance économique s’est historiquement accompagnée d’une augmentation de la consommation d’énergie et de ressources. La croissance "verte" repose sur le pari qu’il est possible de modifier cette relation grâce à l’innovation, à l’électrification, à l’efficacité énergétique et à la décarbonation des systèmes productifs et des usages. Mais la transition reste elle-même consommatrice de ressources et nécessite, en outre, des investissements considérables.


À l’inverse, une stratégie de sobriété réduit plus rapidement certaines pressions environnementales. Mais une économie durablement moins dynamique risque aussi de disposer de moins de capacités d’investissement, de recherche et d’innovation pour développer les technologies dont elle pourrait avoir besoin demain.

Le dilemme peut ainsi se résumer simplement: réduire les risques de dérèglement futur ou préserver davantage de capacités pour y faire face.


La flexibilité: une assurance face à l’incertitude


Nous ne savons pas encore précisément vers quel avenir nous nous dirigeons — même si les canicules, sécheresses et incendies exceptionnels observés cet été en Europe, ainsi que les récentes inondations catastrophiques au Népal, donnent déjà à voir l’ampleur des risques environnementaux auxquels nos sociétés peuvent être confrontées —: les mécanismes naturels atténuateurs — comme les puits de carbone — permettront-ils de contenir le réchauffement et les tensions sur les écosystèmes et les ressources, ou des rétroactions amplificatrices — comme le dégel du pergélisol ou la diminution de l’albédo — conduiront-elles au contraire à des dérèglements beaucoup plus sévères?


C’est ici qu’intervient la théorie économique des options réelles, qui permet de prendre en compte cette incertitude et la valeur de la flexibilité. Les deux stratégies n’agissent toutefois pas de la même manière face au risque. Une forte sobriété réduit les pressions exercées sur l’environnement et, dans le modèle, diminue ainsi la probabilité d’un dérèglement sévère. Miser sur une croissance progressivement décarbonée est associé, dans le modèle, à une probabilité plus élevée de dérèglement sévère, mais permet de soutenir l’investissement dans la recherche et l’innovation et de préserver davantage de capacités de financement et d’adaptation pour l’avenir.


L’arbitrage est donc au cœur du raisonnement: réduire aujourd’hui la probabilité d’un dérèglement futur ou conserver davantage de marges de manœuvre pour y faire face s’il survient. La flexibilité constitue ainsi une forme d’assurance face à l’incertitude.


Surtout, le risque dépend lui-même de nos décisions. Nous ne choisissons donc pas seulement une stratégie face à un avenir incertain : par nos choix, nous contribuons à fabriquer cet avenir.


Combien vaut notre capacité future d’agir?


Les simulations réalisées dans l’article ne sont pas des prévisions mais des stress tests destinés à mettre en évidence les mécanismes en jeu.


Dans le calibrage central, la croissance verte demeure préférable tant que la probabilité d’un dérèglement sévère du climat et des écosystèmes reste inférieure à environ 90 %, alors même que le scénario de crise retient des pertes économiques très importantes, proches de cinq points de croissance par an.


Ce chiffre ne constitue évidemment ni une prévision ni un seuil climatique scientifiquement établi. Il dépend des hypothèses d’un modèle volontairement simplifié. Son intérêt est ailleurs : il montre la valeur considérable du maintien de capacités futures de financement, de recherche, d’innovation et d’adaptation que permet la croissance.


Mais le raisonnement fonctionne aussi en sens inverse: si la croissance rendait presque inévitable un dérèglement environnemental sévère, cet avantage finirait par disparaître. La véritable question devient alors moins "croissance ou sobriété?" que "quelle croissance?" . Précisons toutefois qu’une trajectoire de forte sobriété n’est pas non plus exempte de risques en matière de soutenabilité sociale et politique et de répartition des efforts, dimensions qui ne sont pas intégrées dans le modèle simplifié présenté ici.


Quelle croissance pour préserver nos options?


L’enjeu est de parvenir à créer davantage de valeur en mobilisant moins de ressources, à décarboner rapidement l’énergie et l’industrie et à orienter l’innovation vers les technologies nécessaires à la transition. Politique climatique et politique industrielle deviennent alors indissociables: prix du carbone, soutien à la R&D, infrastructures ou formation contribuent à orienter le progrès technique vers une croissance moins intensive en énergie et en matières premières.


La croissance apparaît ainsi, dans le cadre du modèle, comme un moyen de préserver davantage de flexibilité, mais elle n’est pas suffisante. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment décarbonée et que les capacités économiques qu’elle génère soient effectivement orientées vers l’investissement, l’innovation et l’adaptation.


Et si l’on quitte le cadre volontairement mondial et agrégé retenu dans l’article, une autre dimension apparaît : celle de la souveraineté. À l’échelle européenne, il convient alors d’orienter la croissance vers une plus grande maîtrise des technologies, des infrastructures et des chaînes de valeur. Cette réflexion rejoint l’analyse d’Édouard Gaudot sur la décarbonation comme enjeu de puissance européenne (15 juillet 2026): face aux dépendances énergétiques, industrielles et technologiques, réussir la transition suppose de préserver une capacité autonome d’investissement et d’action à l’échelle européenne.


La souveraineté est également financière. Comme le souligne Thierry Vincent dans son analyse (23 juin 2026), les modalités de financement de la transition ne sont pas neutres: financement bancaire ancré dans les territoires et recours aux marchés financiers et aux fonds d’investissement internationaux ne répondent pas aux mêmes logiques. Derrière les investissements industriels et énergétiques se pose ainsi la question de l’origine et de la maîtrise du capital. Préserver notre capacité future à agir suppose donc non seulement de pouvoir financer la transition, mais aussi de maîtriser les mécanismes par lesquels les capitaux sont mobilisés et orientés.


L’ancrage territorial ne concerne pas seulement le financement. Je rejoins ici l’analyse de Thierry Vincent sur l’électrification et la réindustrialisation (3 août 2026): le passage à l’action repose sur la rencontre, au sein des territoires, des entreprises, des réseaux, des infrastructures, des compétences et des financements. La décarbonation doit ainsi s’inscrire dans des écosystèmes industriels et territoriaux capables de porter la transformation dans la durée.


La flexibilité ne repose donc pas seulement sur la croissance: elle dépend de notre capacité collective à orienter, financer et organiser cette croissance. Elle suppose enfin l’adhésion des acteurs. Comme le rappelle Thierry Vincent dans son article consacré au pouvoir du récit (24 juin 2026), une transformation de cette ampleur ne repose pas seulement sur les technologies et les capitaux; elle nécessite aussi de construire les représentations et les coalitions capables de la rendre acceptable et de la porter.


Références bibliographiques


Nathalie Popiolek, "Croissance ou sobriété face aux risques environnementaux et aux défis du financement de la transition?", La Revue de l’Énergie, n° 684, mai-juin 2026, p. 28-51.

Thierry Vincent, "La transition énergétique, une question de souveraineté financière", De Vinci Executive Education, 23 juin 2026.

Thierry Vincent, "Le pouvoir du récit: pourquoi l’influence est le moteur caché de la transition énergétique", De Vinci Executive Education, 24 juin 2026.

Édouard Gaudot, "Décarbonation: le choix de la puissance européenne", De Vinci Executive Education, 15 juillet 2026.

Thierry Vincent, "Électrifier pour réindustrialiser: faire de la transition énergétique un levier de compétitivité", De Vinci Executive Education, 3 août 2026.

 
 
 

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