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Croissance ou sobriété : le véritable enjeu est de préserver notre capacité d’agir

Photo du rédacteur: Nathalie Popiolek
Nathalie Popiolek
28 août
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 sept.

Par Nathalie Popiolek, économiste, prospectiviste et fondatrice d’Adæquate Consulting


Face à l’urgence climatique, le débat oppose souvent deux visions: poursuivre la croissance en misant sur l’innovation et la décarbonation, ou réduire la production et la consommation afin de diminuer rapidement les pressions exercées sur la planète. Ce débat résonne tout particulièrement auprès des jeunes générations, dont la vision de l’avenir est fortement marquée par la perspective d’un environnement climatique et écosystémique dégradé.



(source image: Popiolek, 2026)


Mais cette opposition masque une question plus fondamentale: quelle stratégie nous donnera encore les moyens d’agir dans dix, vingt ou trente ans face aux dérèglements climatiques et environnementaux?


C’est cette question que j’explore dans un article récemment publié dans La Revue de l’Énergie (n° 684, mai-juin 2026, p. 28-51). À l’échelle mondiale, et dans l’hypothèse simplificatrice d’une coordination des États, il s’agit moins de trancher entre croissance et sobriété que d’examiner comment nos décisions présentes modifient à la fois les risques auxquels nous serons confrontés demain et les moyens dont nous disposerons pour y répondre.


Réduire les risques futurs ou préserver notre capacité d’agir?


La croissance économique s’est historiquement accompagnée d’une augmentation de la consommation d’énergie et de ressources. La croissance "verte" repose sur le pari qu’il est possible de modifier cette relation grâce à l’innovation, à l’électrification, à l’efficacité énergétique et à la décarbonation des systèmes productifs et des usages. Mais la transition reste elle-même consommatrice de ressources et nécessite, en outre, des investissements considérables.


À l’inverse, une stratégie de sobriété réduit plus rapidement certaines pressions environnementales. Mais une économie durablement moins dynamique risque aussi de disposer de moins de capacités d’investissement, de recherche et d’innovation pour développer les technologies dont elle pourrait avoir besoin demain. Le dilemme peut ainsi se résumer simplement: réduire les risques de dérèglement futur ou préserver davantage de capacités pour y faire face.


La flexibilité: une assurance face à l’incertitude


Nous ne savons pas encore précisément vers quel avenir nous nous dirigeons — même si les canicules, sécheresses et incendies exceptionnels observés à l'été 2026 en Europe donnent déjà à voir l’ampleur des risques environnementaux auxquels nos sociétés peuvent être confrontées —: les mécanismes naturels atténuateurs — comme les puits de carbone — permettront-ils de contenir le réchauffement et les tensions sur les écosystèmes et les ressources, ou des rétroactions amplificatrices — comme le dégel du pergélisol ou la diminution de l’albédo — conduiront-elles au contraire à des dérèglements beaucoup plus sévères?


C’est ici qu’intervient la théorie économique des options réelles, qui permet de prendre en compte cette incertitude et la valeur de la flexibilité. Les deux stratégies — croissance verte et sobriété généralisées au niveau mondial — n’agissent toutefois pas de la même manière face au risque. Une forte sobriété réduit les pressions exercées sur l’environnement et, dans le modèle, diminue ainsi la probabilité d’un dérèglement sévère. Miser sur une croissance progressivement décarbonée est associé, dans le modèle, à une probabilité plus élevée de dérèglement sévère, mais permet de soutenir l’investissement dans la recherche et l’innovation et de préserver davantage de capacités de financement et d’adaptation pour l’avenir.


L’arbitrage est donc au cœur du raisonnement: réduire aujourd’hui la probabilité d’un dérèglement futur ou conserver davantage de marges de manœuvre pour y faire face s’il survient. La flexibilité constitue ainsi une forme d’assurance face à l’incertitude et le risque dépend de nos décisions.


Combien vaut notre capacité future d’agir?


Les simulations réalisées dans l’article ne sont pas des prévisions mais des stress tests destinés à mettre en évidence les mécanismes en jeu.


Dans le calibrage central, la croissance verte demeure préférable tant que la probabilité d’un dérèglement sévère du climat et des écosystèmes reste inférieure à environ 90 %, alors même que le scénario de crise associé retient des pertes économiques très importantes, proches de cinq points de croissance par an.


Ce chiffre ne constitue évidemment ni une prévision ni un seuil climatique scientifiquement établi. Il dépend des hypothèses d’un modèle volontairement simplifié. Son intérêt est ailleurs: il montre la valeur considérable du maintien de capacités futures de financement, de recherche, d’innovation et d’adaptation que permet la croissance.


Mais le raisonnement fonctionne aussi en sens inverse: si la croissance rendait presque inévitable un dérèglement environnemental sévère, cet avantage finirait par disparaître. La véritable question devient alors moins "croissance ou sobriété?" que "quelle croissance?" . Précisons toutefois qu’une trajectoire de forte sobriété n’est pas non plus exempte de risques en matière de soutenabilité sociale et politique et de répartition des efforts, dimensions qui ne sont pas intégrées dans le modèle simplifié présenté dans l'article.


Quelle croissance pour préserver nos options?


L’enjeu est de parvenir à créer davantage de valeur en mobilisant moins de ressources, à décarboner rapidement l’énergie et l’industrie et à orienter l’innovation vers les technologies nécessaires à la transition. Politique climatique et politique industrielle deviennent alors indissociables: prix du carbone, soutien à la R&D, infrastructures ou formation contribuent à orienter le progrès technique vers une croissance moins intensive en énergie et en matières premières.


La croissance apparaît ainsi, dans le cadre du modèle, comme un moyen de préserver davantage de flexibilité, mais elle n’est pas suffisante. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment décarbonée et que les capacités économiques qu’elle génère soient effectivement orientées vers l’investissement, l’innovation et l’adaptation.



Référence bibliographique


Nathalie Popiolek, "Croissance ou sobriété face aux risques environnementaux et aux défis du financement de la transition?", La Revue de l’Énergie, n° 684, mai-juin 2026, p. 28-51.



 
 
 

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