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  • Nathalie Popiolek

La compétition internationale en recherche et développement: le déclin français

Dernière mise à jour : 13 oct. 2021

Une relecture de l’article de Pierre Papon


Dans le dernier numéro de Futuribles (n° 444, septembre-octobre 2021), Pierre Papon, Professeur honoraire à l’École de physique et chimie industrielles (université Paris sciences et lettres, PSL) signe un article intéressant qui fait un comparatif international des chiffres clés de l’investissement dans la R&D.


Ce physicien français qui a été à la tête du CNRS et de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (IFREMER) s’inquiète de l’érosion de la compétitivité scientifique et technique de la France : selon l’Observatoire des sciences et des techniques (OST), la part mondiale de ses publications (2,8%) la place au neuvième rang parmi les 20 pays qui ont la plus forte intensité scientifique[1]. Peu de temps après la publication de l’article dans Futuribles, Le Monde, titre «Les raisons du déclin de la recherche en France»[2]. Le quotidien se fonde sur les premières données provisoires portant sur le volume des publications scientifiques nationales pour l’année 2020 qui lui ont été communiquées par OST. Le décrochage de la France semble bel et bien confirmé.


Si les établissements français maintiennent en 2021 une place honorable dans le classement thématique de Shanghai, avec notamment Paris-Saclay qui figure en tête pour les mathématiques, Pierre Papon invite à être vigilant car le cadre de vie et l’attachement à la France ne semblent plus dissuader les chercheurs de s’expatrier. D’après le mathématicien Cédric Villani, on observe en effet une fuite de cerveaux vers les grandes entreprises américaines et tout particulièrement dans les disciplines liées à l’informatique et à l’intelligence artificielle[3].

Or l’investissement dans la connaissance constitue aujourd’hui un facteur déterminant de compétitivité tant pour les États que pour entreprises privées. L’article de Pierre Papon met d’ailleurs en évidence que les dépenses en R&D des entreprises ont progressé significativement sur la période 2007-2019 dans les pays de l’OCDE (+ 0,26 point de PIB) et dans les 27 de l’Union européenne (+ 0,32 point). En France cependant, leur hausse n’est que de 0,17 point, ce qui n'est pas sans lien avec l'évolution de la structure industrielle du pays (cf. graphique). Et la différence est notoire si l’on se focalise sur l’évolution des dépenses de R&D par les groupes qui investissent le plus : celle de la France a progressé de 60 % depuis 2005 (à l’instar du Royaume-Uni, du Japon et de la Suède), alors que celles de la Corée du Sud, de l’Allemagne, des Pays Bas, des États-Unis et de la Suisse ont crû dans une fourchette de deux à trois. Dans le classement mondial des 2 000 groupes investissant le plus en R&D, le nombre de groupes français est stable entre 2005 et 2019, mais le poids de leur R&D baisse d’un tiers[4], la montée en puissance des firmes chinoises dans ce classement expliquant en partie le phénomène.


Graphique: La dépense intérieure de R&D des entreprises (DIRDE) rapportée au PIB (en pourcentage) – repris dans l’article de P. Papon (@futuribles n°444)


Pour la Suisse, 2008 (au lieu de 2007) et 2017 (au lieu de 2019).

Source: France Stratégie à partir de données OCDE d’avril 2021, in Harfi Mohamed et Lallement Rémi (rapporteurs)


Cela interroge sur l’efficacité du dispositif français d’incitation fiscale (CIR) destiné à renforcer les investissements en R&D des entreprises. France Stratégie s’est penchée sur le sujet avec la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovation (CNEPI)[5]. En 2018, 26 300 entreprises en ont bénéficié en France, ce qui représentait 6,8 milliards d’euros, soit le dispositif fiscal de soutien à la R&D le plus généreux au monde… D’ailleurs, d’après le rapport d’évaluation, le CIR ne serait pas un critère décisif pour la localisation sur le territoire français des activités de recherche des entreprises mais plutôt l’existence d’un « écosystème » scientifique et technique dynamique dans lequel elles pourront trouver des compétences.

Ainsi, pour soutenir la compétition internationale et répondre aux grands défis économiques, il faut allouer des moyens suffisants aux « écosystèmes » scientifiques et techniques dont le moteur est constitué par les universités et les organismes publics de R&D. L’arrivée à la Maison Blanche de Joe Biden pour qui le soutien à l’effort de recherche est une priorité (le budget de la National Science Foundation passerait de 8,5 milliards de dollars US en 2021 à 18-22 milliards en 2026[6]) et le positionnement croissant de la Chine dans l’économie de la connaissance, sont autant de défis à relever pour l’Europe si elle veut compter sur la scène internationale. Il s’agit de compétitivité économique mais les défis concernent également les transitions si l’on se réfère notamment aux changements climatique et démographique. Et Pierre Papon d’ajouter pour la France le problème de la désindustrialisation et de l’éducation. Selon lui, une politique de la recherche et la technologie contribuera à apporter une réponse à l’ensemble de ces défis si elle s’appuie sur une réflexion prospective concernant les enjeux du progrès des connaissances.

Cela rejoint tout à fait les conclusions de l’ouvrage L’organisation et la valorisation de la recherche que nous venons de publier aux étudions Peter Lang[7]. L’étude comparée de la France et de l’Allemagne que nous avons faite met bien en évidence le décrochage de la France, y compris au sein de l’Europe. Ceci dit, en tant que prospectivistes, nous restons optimistes car l’avenir reste à faire et la France détient indéniablement des atouts notamment en matière de créativité et d’innovation. Comme l’écrit judicieusement Pierre Papon, un accroissement de l’effort public de recherche accompagné d’un effort de communication sur ses enjeux pour la société peut encore rectifier la trajectoire…

[1] OST, La Position scientifique de la France dans le monde et en Europe, 2005-2018, Paris: Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur), 2021 [2] Publié le 28 septembre 2021. [3] Intervention au colloque « La politique de recherche, enjeu pour l’avenir », Fondation Res Publica, 26 novembre 2020. [4] Selon France Stratégie (source ci-dessous). [5] Harfi Mohamed et Lallement Rémi (rapporteurs), Évaluation du crédit d’impôt recherche. Avis de la CNEPI 2021, Paris : France Stratégie, juin 2021. [6] Remmel Ariana, « Massive Science-funding Bill Passes US Senate — but China Focus Worries Researchers », Nature, vol. 594, n°485, 11 juin 2021. [7] L’organisation et la valorisation de la recherche: problématique européenne et étude comparée de la France et de l’Allemagne de Jean-Alain Héraud & Nathalie Popiolek, 308 Pages, Series: Business and Innovation.

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