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  • Nathalie Popiolek

Innovation en santé : la course au vaccin

Dernière mise à jour : 27 juil. 2021

S’il y a un domaine où l’innovation est attendue, c’est bien celui de la santé et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de lutter contre les pandémies provoquées par la propagation de virus comme Ebola, Sars, Mers, Chikungunya ou Covid-19, devenus tragiquement célèbres.


Cependant, le vivant est d’une complexité telle qu’innover dans ce domaine nécessite des prouesses scientifiques dans des disciplines très variées (informatique, chimie, biologie moléculaire cellulaire et structurale, génétique, etc.) ainsi qu’une implication de tous les acteurs de la société (chercheurs, corps médical, grands groupes pharmaceutiques, PME, politiques, citoyens, etc.). Ainsi, la réussite doit s'inscrire dans une stratégie de long terme accompagnée d'une réflexion sur l'organisation de l'écosystème de la recherche et de l'innovation, avec des moyens à la hauteur des enjeux...




D’après l’économiste Jean-Alain Héraud et le bio-cristallographe Jean-Claude Thierry qui viennent de signer une note très instructive sur le site de l’Association de prospective rhénane «Course aux vaccins contre le Coronavirus : Pourquoi la France n’a-t-elle pas fait partie des gagnants?», la France n’était pas suffisamment préparée. Au-delà de son retard à innover, elle a eu quelques difficultés à gérer la communication et l’adhésion du public aux mesures politico-administratives qui ont été prises durant la crise sanitaire, ce que les auteurs attribuent à une confusion notoire entre le rôle du chercheur – qui a besoin de recul pour vérifier les hypothèses – et celui de l’expert mandaté pour éclairer la décision.


Revenons ici sur les arguments clés avancés par les auteurs pour expliquer le retard dans la course au vaccin. Nous retenons deux éléments majeurs:

  1. le sous-investissement dans la recherche (arguments que nous confortons avec des chiffres éclairants publiés dans différentes notes dédiées à la recherche en biologie-santé, figure 2),

  2. et une compréhension limitée du «complexe science fondamentale / science appliquée / invention / innovation».

Le manque d’investissement dans la science et tout particulièrement dans les équipements très «lourds» qui sont propres à la biologie


Toute disciplines confondues, le ratio Dépenses intérieures de R&D/PIB, est en France de 2,2% contre 3,1% en Allemagne (il dépasse 4,5% en Israël et en Corée du Sud). Sur la période 2007-2017, l’effort industriel a un peu progressé tandis que l’effort public a stagné[1].


Concernant spécifiquement la R&D privée dans le domaine de la recherche en biologie-santé, on peut se référer aux statistiques qui sont établies par grandes branches manufacturières, même si elles sous-estiment la dépense totale de R&D menée en biologie-santé sur le territoire national. Selon le ministère, les Dépenses intérieures de R&D de l’industrie pharmaceutique s’élevaient à environ 3Md$ en 2019 enregistrant une baisse de 7,4% par rapport à 2018[2]. Il faut savoir cependant que les groupes français font aujourd'hui près de la moitié de leur recherche à l'étranger (Sanofi : 70 % aux Etats-Unis).


Quant à la dépense publique, nous nous sommes référés à une note de l’Académie de médecine[3] qui reporte que le montant du budget de R&D alloué par l’État à ce secteur a décru de près de 25% entre 2008 et 2019. La part dédiée à la recherche en biologie-santé dans le budget de R&D de l’État a chuté ces trois dernières années pour passer de 22% en 2016 à moins de 18% en 2019. Ce constat contraste avec celui fait dans plusieurs pays voisins qui consacrent à la recherche en biologie-santé, 35 à 40% de leur budget recherche, et jusqu’à 50% pour le Royaume-Uni.

Hors crédit impôt recherche (CIR), le soutien public en R&D pour la santé en France s’élève à 2,5Md$ en 2018 contre 3,5 en 2011. Il est plus de deux fois inférieur à celui de l’Allemagne et a diminué de 28% entre 2011 et 2018, quand il augmentait de 11% en Allemagne et de 16% au Royaume-Uni sur la même période (figure 1)[4].


Figure 1 : Les crédits publics en R&D pour la santé en Md$

Source : OCDE, Government Budget Allocations for R&D


Dans leur note, Jean-Alain Héraud et Jean-Claude Thierry relèvent tout particulièrement le manque d’équipements spécialisés pourtant indispensables pour décrire les molécules et les assemblages moléculaires complexes intervenant dans les virus de type Covid-19. Par exemple, sur la soixantaine de microscopes Titan Krios[5] installés en Europe, la France n’en compte que quatre sur son territoire national dont un réservé aux applications militaires et un autre qui fait partie d’une installation européenne[6]. Au moins 27 sont en Allemagne, 20 en Angleterre et 7 en Suisse. Le manque de publications françaises que les auteurs ont constaté sur le sujet du virus Sars s’explique en grande partie par la rareté des équipements. Bien entendu, détenir sur son territoire de telles plateformes scientifiques permet de maintenir à niveau les compétences nécessaires à leur fonctionnement. Or celles-ci ne s’acquièrent pas du jour au lendemain, ce qui conforte encore l’idée que la recherche demande une vision de long terme.


Figure 2 : Situation de la France pour la R&D en biologie-santé



Un management de la recherche et de l’innovation dicté par une pensée linéaire qui sépare la science de ses applications


Comme nous le mentionnons dans l’article posté le 10 mai 2021 sur le blog d’Adæquate Consulting «La DARPA à l'heure anglaise: le modèle de gestion en réflexion» , innover pour relever les grands défis de nos sociétés n’est pas uniquement une affaire de moyen budget (combien?) mais soulève également la question de l’organisation de la recherche, c’est-à-dire l’orientation des financements, le partage des risques, la protection des innovations (politique de brevets notamment), l’implication des acteurs, l’incitation aux collaborations, etc.


Sur cette question, Héraud et Thierry soulignent les inconvénients du New public management qui inspire la politique européenne – et française – et qui consiste à polariser trop tôt les moyens sur la valorisation de la recherche avant même d’avoir laissé le temps aux chercheurs de comprendre les mécanismes fondamentaux qui régissent le vivant. En guise d’illustration, ils citent le programme européen Silver[7] orienté sur la conception de médicament avant que les données structurales et biochimiques sur le virus ne soient disponibles.


« Une erreur politique fondamentale :

opposer recherche fondamentale

et recherche appliquée »


Pourtant, il est primordial de savoir synchroniser les horloges entre la science fondamentale et la science appliquée, sans les opposer mais au contraire en faisant jouer leur complémentarité. La recherche fondamentale a un rôle clé à jouer pour innover en biologie-santé, et contrairement à ce qu’il se passe aux États-Unis notamment, il manque dans les laboratoires français (publics comme privés) des acteurs prêts à valoriser très vite des compétences de pointe proches de la recherche fondamentale la plus récente. Les auteurs s’interrogent également sur la pertinence d’un dispositif tel que le CIR – dont Sanofi a bénéficié pendant au moins une décennie – et qui soutient davantage la recherche appliquée, voire le développement de connaissances déjà « sur étagère » au détriment de l’exploration de voies nouvelles et prometteuses.


Pourtant, comme le soulignent Kyle et Perrot[8], c’est très souvent à proximité des centres de recherche fondamentale que l’on trouve l’origine des avancées récentes et tout particulièrement dans spin-offs universitaires. Cela est le cas pour les vaccins à ARN messager. L’entreprise BioNTech par exemple, a été fondée par trois chercheurs en Allemagne en 2008, et s’est développée en menant des développements de pointe en immunothérapie. De même, l’entreprise Moderna a été créée par un biologiste de Harvard pour commercialiser ses recherches sur les cellules-souches… Ces petites organisations ont su mobiliser ensuite un grand nombre d’acteurs pour parvenir à gérer le développement et la commercialisation de leurs découvertes.


On pourrait résumer les principaux enjeux de l’organisation de l’écosystème de recherche et d’innovation dans le champ de la biologie-santé en trois éléments principaux:

  1. orienter une bonne partie du financement public vers la recherche fondamentale et les équipements de haute technologie,

  2. aider davantage les petites et moyennes entreprises, jeunes ou bien établies, qui sont les plus innovantes actuellement,

  3. renforcer les collaborations entre les universités et les entreprises (start-ups notamment) quand on sait que la France se situe à la 32e position du classement Collaboration Université-Industrie en R&D de la Banque mondiale en 2016 lorsque la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne occupent respectivement les 1re, 4e , 6e et 8e positions[9].

Pour conclure


Les avancées scientifiques majeures et la diffusion de leurs applications ne s’improvisent pas. Bien au contraire, elles se préparent sur des temps longs, impliquent un investissement conséquent et la mise en place de tout un écosystème qui soit propice aux découvertes scientifiques et aux innovations. Tout particulièrement dans le domaine de la biologie-santé, l’implication ne se décrète pas du jour au lendemain mais s’organise. La découverte et la diffusion de nouveaux vaccins implique l’activation d’un grand nombre d’acteurs relevant de la recherche fondamentale et de l’industrie mais aussi des sphères politiques et financières. Il s’agit de compétences pluridisciplinaires dont la mobilisation nécessite un engagement stratégique du politique et des acteurs de toute la chaîne de valeur en évitant de traiter « en silo » les différents domaines de la science.


[1] Pour plus de détails, voir chapitre 4, Héraud J.-A., Popiolek, N. (2021), L’organisation et la valorisation de la recherche. Problématique européenne et étude comparée de la France et de l’Allemagne, Peter Lang. [2] Source : MESRI-SIES (Dépenses intérieures de R&D industrie pharmaceutique = 2,7Md€ en 2019). Les contrats de sous-traitance passés par les laboratoires ne sont pas compris dans ce montant. La R&D menée hors du territoire national, non plus. [3] www.academie-medecine.fr/communique-de-lacademie-pandemie-de-covid-19-une-lecon-pour-la-recherche-en-biologie-sante/ [4] Margaret Kyle et Anne Perrot (2021) «Innovation pharmaceutique: comment combler le retard français?», Les notes du Conseil d’analyse économique, n°62, Janvier. [5] Titan Krios est un microscope électronique cryogénique qui permet d'observer les échantillons au niveau atomique. [6] ESRF (European synchrotron research facility) situé à Grenoble. [7] Silver: Small molecule Inhibitor Leads Versus Emerging and neglected RNA viruses https://cordis.europa.eu/project/id/260644 (2010). [8] Note du Conseil d’analyse économique déjà citée. [9] Banque Mondiale (2016): University-Industry Collaboration in R&D.

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